
Choukri est l'un des plus grands écrivains de l'âme contemporaine. Dans son oeuvre variée des images et pleine de charme, il décrit non la tristesse déprimante des renoncements mais l'ardeur des batailles pour la vérité
N'oublions pas "Le Pain nu", une épopée que des critiques ont pu prendre pour un chef-d'oeuvre, cet écrivain turbulent a suscité par sa plume les diatribes mordantes. Quand on cherchera dans les siècles à venir à satisfaire une curiosité qui caractérise notre époque, on consultera cet écrivain éperdu. Choukri a montré le dévergondage, l'arrivisme, la luxure, l'appétit de jouissance de son temps et a clarifié dans ses oeuvres sans pareilles "Le Pain nu, Le Temps des erreurs, La Tente, Le Visage etc", un genre neuf et saillant, ordonné d'une morale artistique et plein de philosophie, de paradoxe délicieux.

Un jour, le hasard met Choukri en présence de son idole Paul Bowles, un écrivain dans l'air du temps. Bowles l'a aidé à se construire et lui a appris que tout écrivain, quelle que soit la critique qu'il exprime vis-à-vis de sa propre société, reste influencé par ses conditions de vie, son milieu, sa culture, et depuis, Choukri s'est servi de lui comme un projecteur pour éclairer certaines choses. Choukri a débuté avec un succès fou, il a compris son ridicule à vingt ans. "Le Pain nu" marque cette période de cauchemars et c'est pourquoi il le donne comme préface à tout ce qu'il écrira dans l'avenir. Depuis ce roman, il cherche sa route et la cherchera jusqu'à sa mort. Il a fait ce roman parce qu'il ne supporte pas les esthétiques et les éthiques dans le vide.
Comme tout écrivain, choukri écrit à partir de la connaissance qu'il a du réel, que cela relève de l'expérience ou de l'observation. Dans son roman publié sous ce titre "Le Pain nu" qui a obtenu un si grand succès, il introduit la grâce, non par goût de sacrilège, mais parce que sa vision du monde est ainsi et parce qu'il croit que la destinée de chacun de nous se ramène à cette lutte, à ces débats entre la chair et le plaisir. On trouve toujours à cette oeuvre, malgré toutes les réserves qu'on peut faire sur son style, tant de conscience, tant de vérité, qu'on croit, qu'on la relira longtemps encore. Cette oeuvre est considérable par les découvertes, par la puissance de la narration et de la pénétration.
Tanger, c'est son refuge, parce qu'il y a vécu, parce qu'il parle et écrit son langage. C'est dans cette ville où se passent ses histoires, ses aventures. Choukri admire en elle la cohésion pathétique de presque chasteté d'âme. Choukri et Tanger n'étaient qu'un duo unifié. Dans cette ville, il est vagabond, il aime ses nuits splendides, ses bars, ses casinos, sa plage de sable, sa vie solitaire, ses coquettes maisons, ses fêtes païennes, ses femmes qui aiment comme dans des romans romantiques. Pour lui, Tanger est le plus beau roman depuis des années. Chaque quartier lui donne l'impression d'une langue nouvelle, et les Tangérois, sont sensibles au temps; par mauvais temps, ils sont moroses, par beau temps, ils sont allègres.
Choukri a eu une enfance errante et il est possédé par le démon de l'aventure. Il a vécu pas mal d'années dans l'étrangeté, la beuverie et le goût du malheur, il aime la netteté du détail, le flou, l'extravagant.
Car, d'après lui, l'ordre et le désordre se commandent et le point où ils se rejoignent lui est le plus cher. Cet écrivain maudit nous a toujours paru être le plus beau, le plus grand parce qu'il a créé un monde romanesque, riche, profond, exceptionnel. Choukri nous pousse à aimer la racaille, à la mettre à nu. Dans ses oeuvres, Choukri crée le sujet et son décor, deux choses le rendent très fier : l'essai et la confession, l'écrivain ici nous apparaîtra si prévenant.
Malgré les dires des critiques, Choukri apprend la responsabilité qui est la plus grande garantie de dignité. Pour lui, ce n'est point la vocation d'écrire qui est nécessaire, c'est la conscience de l'écrivain, les moeurs littéraires qui exhortent les écrivains à avoir quelques idées pour ennuyer. Choukri utilise la forme du roman; mais il est vrai qu'il coule dans cette forme beaucoup de confessions. Et que ses romans sont remplis de choses autobiographiques. Il croit que la littérature vise le moi, prend toujours le "moi" pour sujet, franchement et directement la vie errante et insouciante de Choukri, l'a mis en rapport avec une multitude de types qui défilent dans son oeuvre si variée. Il est réaliste et un écrivain dont l'oeuvre est un hymne à la vie.
Choukri est l'un des écrivains qui se réjouissent en toute bonne foi de querelles littéraires. Il a assisté à ces querelles sans vouloir convaincre les adversaires, il a toujours gagné à ces querelles une certaine indépendance et une distinction de langage. Il pense toujours que ces chamailleurs, ces hargneux contradictoires, qu'on les aime ou qu'on les déteste, ne peuvent rétrécir ou élargir les limites de notre modèle de vie, ce modèle qui nous fait connaître de grandes joies, de profondes douleurs.
Choukri a conceptualisé face à son existence, une vue en partie double ; l'inévitable de l'écrivain errant qui veut produire envers et contre tous, ne pas devenir un raté. Ermite le jour, dévergondé la nuit, l'humour de Choukri paraît dangereux, parce qu'il s'insinue dans les choses sérieuses. Par l'humour, il voulait juger et condamner les ridicules en les comparant à la vérité admise. Pour lui, l'humour n'a donc rien qui puisse plaire à ceux qui se vautrent orgueilleusement et s'enferment dans leurs certitudes. En lisant Choukri, nous hochons la tête avec satisfaction et nous sentons qu'il ne souhaite pas autre chose que de voir appliquer à son oeuvre ce même profil. Choukri a toujours été l'homme qui a besoin de s'évader.
Personne n'a dû éprouver ce sentiment aussi fortement que ses amis intimes, ses admirateurs. Il y a quelque chose chez Choukri qui le blesse, un certain côté malsain dans sa conscience ; il ne sait d'ailleurs pas d'autres vérités que d'être profondément d'accord avec lui-même. Il ne peut supporter un homme qui devient fou. Il est un esprit tourmenté, il a vécu dans un tapage si absolu qu'il doute même d'avoir une voix. En fait, sa vie a plusieurs fois été plongée dans l'errance ; mais il a l'âme la plus inaccessible à ces flux et reflux, à ces orages, à toutes les sautes d'humeur.
On a lu avec passion ses ouvrages; chaque fois qu'on songe à lui, on évoque tout d'abord le fils de l'errance. Choukri est cette sensibilité et cette sincérité qui font de lui un roman immortel. Son oeuvre sera toujours lue et étudiée parce qu'elle constitue un véritable chapitre de notre époque de sorte que les historiens littéraires et les chercheurs de l'avenir lui consacreront des thèses. C'est par des écrivains comme Choukri, que les littérateurs se renouvellent. Enfin, il a inventé un nouvel outil d'expression pour prendre de nouveaux aspects des choses.

Pour nous, Choukri n'est pas un écrivain qui disparaît, c'est une flamme qui s'éteint, une source d'idées, de rêves, de folie et d'enthousiasme qui se tarit. Il a écrit et il y a plus de coeur dans ses tapages, il a toujours considéré la mort comme une chose très simple, l'affaire d'une seconde. Dans sa tombe, il a fini sa vie dans le calme, dans le silence et la paix. Parce qu'il est mort jeune, rien n'a vieilli, en lui, dans son âme, rien ne s'était desséché, tout en lui était actif, la mort elle-même n'aura pas réussi à le mater.
Miloudi Belmir
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